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LES CARRÉS DE L’HEXAGONE

M. Gérard Courtois
Directeur de Rédaction
Le Monde, Paris

Objet : Illustration, parmi cent et une, de reddition linguistique (prodrome
sans doute obligé à l’abdication culturelle et politique) dans les pages de cet
étendard de la presse française que l’on nomme Le Monde: «A 8 heures par
e-mail, recevez la Check-list, votre quotidien du matin
[…]» (en

http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3260,36-401008,0.html
) *

M. Courtois,

Comme Le Monde, manifestement, n’est plus habilité à rédiger une
simple et courte phrase sans sacrifier spontanément au frenchglish dont il se
délecte, vous me voyez au regret de vous informer que de la sorte vous éradiquez
chez moi toute disposition (ne parlons même pas de l’abonnement en bonne et due
forme) à me prévaloir de l’offre qu’il me semble subodorer dans les brumes de ce
«Pidgin-Idiom».

Depuis que les Edwy Plenel et les Alain Minc ont passé par là (by the Way, I
suppose) – hormis qu’il s’agisse d’un malencontreux hasard ? -, je ne reconnais
plus LeMonde que j’ai naguère apprécié. Il n’y a pas jusqu’à IBM, par le
biais de la publicité (sponsors, you know), qui désormais ne m’y proposât –
entre le Desk, le Flash Shopping et les blogs – un «MoMa on demand»…

Histoire, on peut le présumer, d’accompagner les «Renault Trucks» du fleuron
de la fière industrie franco-française.

(Nenni ! Détrompez-vous. Le soussigné en est encore à peine à mi-chemin de
ses quatre-vingt-dix ans…)

Cela dit, ne vous donnez pas la peine de répondre, ou de rétorquer, à cette
présente: conservez pour vous vos «Newsletters», monsieur le directeur. Car il y
a pire que le ridicule.

Sa justification.

Jean-Luc Gouin
LePeregrin@yahoo.ca
Québec, le 14 mars 2005

* On notera au surplus que la préposition qui amorce la phrase (les signes
diacritiques sur les capitales – les usances contre les lumières de la
signifiance ? – semblent en certaines contrées relever du crime de lèse-majesté)
n’a cure de son identité propre, qui se voit évacuée d’emblée par l’abrogation
de l’accent qui précisément la définissait. Ce qui au reste se révèle tout à
fait symptomatique de la langue – future ex-agonisante ? – hexagonale de notre
temps: l’englissement, en effet, s’accompagne simultanément (affranchissement
graduel, voire progressif, de la langue française d’elle-même ?) de la
déprédation du tissu linguistique de manière générale (plans lexicologique,
morphologique et syntaxique, entre autres champs de désolation). C’est ainsi que
l’on constate de plus en plus fréquemment – phénomène aberrant jusqu’à
l’extraordinaire – des tournures de phrases dont «la part» anglaise du discours
disglossisant respecte les règles de l’idiome de Byron et de Shakespeare
(notamment l’orthographie) mieux encore que la part française n’obéit de fait au
génie de la langue de Boileau et de Chateaubriand. Pour le dire concisément: la
qualité de l’anglais y est souvent supérieure à celle de la langue maternelle du
locuteur, trahie par l’imprécision, un vocabulaire élimé et des errances de
toutes sortes (confusion des «genres», grammaire à la va comme je te pousse,
etc.). Bref, le franco-français actuel s’apparente dangereusement à la langue
bâtarde des Québécois d’il y a quarante ou cinquante ans…

« Ah… le français de France ! », disions-nous naguère avec émotion,
au Québec, comme si par notre souffle illocutoire nous emmitouflions avec force
délicatesse un bijou précieux dont nous désespérions (dans l’indigence lexicale
ou, ce qui est le même, à grands renforts de Tabarnak!) de ne pas être
les dignes héritiers et dépositaires sur notre terre d’Amérique pourtant presque
quatre fois plus vaste que la Mère patrie. Or aujourd’hui nous comprenons que
sous cet angle (comme sous bien d’autres au demeurant) nous ne pouvons plus
compter sur la France – pas plus d’ailleurs que sur la Belgium, la
Swiss
ou le Grand Duchy of Luxembourg (il faut dire, étonnant retour
de l’Histoire, que l’Afrique se montre à cet égard – de la Port-Gentil ébène à
la maghrébine Carthage – nettement plus boyarde et surtout moins poreuse à la…
colonisation). Non pas que ce peuple français d’outre-Atlantique vous soit
devenu parfaitement inintéressant ou indifférent mais bien plutôt, je pense, à
tort ou à raison, parce que la France ne se supporte plus dans son être-propre.
Peut-être même se fait-elle horreur…? Quoi d’autre qu’un profond quoique
indicible mépris de soi, en effet, pourrait disposer ainsi une nation – qui dans
son histoire s’est élevée à rien moins qu’au statut de civilisation – à se
proscrire de l’intérieur en sabordant l’instrument de son pouvoir de penser: sa
propre langue.

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