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LE FRANÇAIS, NOTRE PATRIE

Seule la langue justifie le combat pour la souveraineté

Premier facteur de la survivance des francophones d’Amérique, le français
est notre patrie, et les concessions en ce domaine sont l’antichambre de la
démission.

Jean-Marc Léger

Lundi 16 septembre 2002

Comme notre peuple, la langue française a été victime de la Conquête; comme
lui, elle en porte les traces, les cicatrices. Elle aura été le premier facteur
de notre survivance; elle reste la donnée centrale de notre identité et le
facteur premier de notre avenir.

Dans son Esthétique de la langue française, Rémy de Gourmont écrivait:
«Diminuer l’utilité d’une langue, c’est diminuer son droit à la vie. Lui donner
sur son propre territoire des langues concurrentes, c’est amoindrir son
importance dans des proportions incalculables.»

C’est pourquoi la résurgence puis la rapide extension du bilinguisme dit
institutionnel, à Montréal et même en province, ne laissent pas d’être
préoccupantes. Chaque fois qu’une institution, un organisme, public ou
parapublic, décide de se «convertir» au bilinguisme, pareille décision, quels
qu’en soient les motifs, contribue à affaiblir objectivement les positions du
français. Dans le contexte où nous sommes, le français ne peut survivre que si
les non-francophones ressentent concrètement et éprouvent quotidiennement la
nécessité de le connaître, que s’il se révèle indispensable. Et pareille
condition ne peut être assurée que par les institutions du secteur public.

N’ayant que notre langue comme patrie profonde (dans l’incertaine attente de
l’autre, dont la perspective paraît s’éloigner), nous risquons de nous retrouver
tous apatrides du train où vont les choses. C’est à la fois la qualité qui ne
cesse de se dégrader (les médias en sont à la fois le reflet et l’une des
causes) et le statut qui ne cesse de s’affaiblir. Nous serons bientôt revenus à
la situation d’avant la loi 101 et, sans doute, en deçà. Il va falloir tout
reprendre à pied d’oeuvre.

Chez nous plus qu’ailleurs, plus que chez aucun autre peuple, la question de
la langue est au coeur de l’aventure collective. Si nous cessons d’être
authentiquement de langue française, de nous penser comme francophones, nous
perdons notre raison d’être. C’est pourquoi le combat pour la langue s’est
toujours identifié au combat pour le Québec; c’est pourquoi, hier comme
aujourd’hui, le problème de la langue fut et reste le premier problème politique
et celui, finalement, dans lequel se résument tous les autres. Qui donc, au
reste, aurait envie de lutter pour la souveraineté d’un Québec multiculturel et
bilingue?

Lorsque j’entends dire qu’il faut «rassurer les anglophones», je pressens
comme tout un chacun que de nouveaux reculs se préparent en matière de politique
linguistique. Certains des nôtres ont une curieuse prédilection pour le chemin
de Canossa. De même, lorsque je lis qu’il importe d’éliminer les «irritants» de
la loi 101 (pauvre loi, désormais orpheline, réduite à des lambeaux), j’observe
non sans ironie qu’on a engagé la fameuse chasse aux «irritants» voici bientôt
20 ans. Au fond, tous ces contempteurs de la loi 101, le véritable «irritant»,
c’est la langue française elle-même. Finirons-nous par comprendre que chaque
concession, loin d’apaiser la grogne, ne fait que susciter de nouveaux appétits?
Le compromis en la matière nourrit la revendication permanente.

Il n’est sans doute pas de peuple chez qui le rapport à la langue soit aussi
intime, aussi prégnant, aussi éloquent que chez le peuple québécois. La langue
française est notre patrie profonde, elle nous a définis, nous a nommés, elle
nous permet le dialogue avec ce qui, dans le monde, est de langue française.
Elle nous fait notre identité et notre dignité, nous permet de penser l’avenir
et nous presse de nous redonner un pays au sens plein du terme. Elle nous a fait
héritiers d’une longue et somptueuse histoire, un bon millénaire et davantage,
qui s’est accomplie sur tous les continents.

La lutte pour la langue française se confond avec l’histoire du Québec depuis
la Conquête: en vérité, on peut tenir que le combat pour là survivance a été
essentiellement le combat pour la langue. Il ne pouvait guère en aller autrement
puisque la langue nous définit et nous situe, il en ira ainsi jusqu’au jour de
l’émancipation ou hélas jusqu’au crépuscule, celui de la langue, qui serait
aussi inéluctablement le nôtre.

Les langues ont besoin d’une assise solide non seulement pour leur expression
mais pour leur maintien: quelle est l’assise possible et nécessaire du français
au Québec, aujourd’hui, sinon l’indépendance? Il n’en est point d’autre. La
langue est une tradition, la plus haute, et une mémoire, la plus ancienne. Elle
transmet, entretient, enrichit le patrimoine et l’imaginaire de même qu’un
savoir millénaire. La tradition appelle le renouvellement et l’enrichissement.
La défense de la langue, et par là même de la culture dont elle est le fondement
et l’expression, apparaît comme la première forme et la plus pressante du combat
national. Il est vrai que la survivance d’une communauté de langue française en
Amérique du Nord n’ira jamais de soi; il n’est pas moins vrai que les mesures
qu’appelle cette survivance supposent que le Québec dispose de la plénitude des
moyens d’une véritable politique linguistique, ce qui implique naturellement la
souveraineté nationale.

Nous ne prenons pas suffisamment en compte le fait que le combat mené ici
pour la défense de la langue nationale a vertu exemplaire et valeur universelle.
Non seulement rejoint-il les luttes menées ailleurs mais il peut contribuer à
enrayer le glissement vers la tyrannie de la loi du marché, vers la profanation
de la culture par les industries culturelles. Comme l’a justement écrit Henri
Gobard: «La politique au service de l’économie, c’est la destruction de la
culture. L’analyse exclusivement économique aboutit à la suppression de toutes
les cultures.» (L’Aliénation linguistique, Paris, Flammarion, 1976).

Un peuple comme le nôtre défend sa langue, mais en même temps, c’est sa
langue qui le défend, et il arrive qu’il puise dans la reconnaissance de la
fragilité de sa langue un regain de vigueur pour lui assurer les conditions
minimales de la survie. Pour le peuple québécois, sa langue, toujours menacée
dans sa qualité comme dans son usage, est à la fois blessure et armure. C’est
dans sa langue et par elle que notre peuple renoue avec son histoire et noue
avec le monde: elle seule le justifie, lui permet de créer la patrie et
d’inventer l’avenir dont il rêve et qu’il fait advenir, surgir, en les nommant
et en les voulant. Ce passé fait irruption dans le présent pour le féconder et
ensuite l’absorber; le présent presse le passé de l’aider à inventer l’avenir.

Encore faut-il que nous ayons vraiment envie de durer et que nous ayons dès
lors le courage de nous en donner les moyens. Le courage, aussi, de récuser tout
compromis et de reconnaître dans les concessions en matière de politique
linguistique ce qu’elles sont vraiment: l’antichambre de la démission. En somme,
le devoir sacré de l’intransigeance, quant à l’essentiel.

Source : Le Devoir, le 3 mars 1997


(Ce texte extrait du Devoir du 3 mars 1997 nous a été communiqué par notre
correspondant M. Jacques Bergeron le 31 octobre 2004)

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